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Place Saint-Sernin à Toulouse. Les vestiges resteront enfouis

14 septembre 2016 |  

Jean-Luc Moudenc, maire-président de Toulouse métropole, et Joan Busquets, architecte-urbaniste catalan chargé de la mise en valeur de la ville historique, ont dévoilé ce 13 septembre les aménagements paysagers à réaliser d’ici deux ans autour de la basilique Saint-Sernin. Un jardin va être créé au chevet de la basilique, et 100 arbres plantés autour de ce joyau d’architecture médiévale, inscrit au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco dans le cadre des Chemins de Saint-Jacques de Compostelle.

À la question « doit-on procéder à de nouvelles fouilles et mettre en valeur les vestiges découverts ? », il a été répondu que non. Toutefois une « concertation » concernant l’aménagement de la place et ses usages est lancée dès ce jour à l’occasion d’une réunion publique à 19h30 salle Barcelone (22, allées de Barcelone) et de la mise en ligne d’un registre sur le site de Toulouse métropole pour recueillir l’avis des citoyens jusqu’au 15 octobre.

Pour mémoire l’article « Saint-Sernin. Sous les pavés, la discorde » publié dans le numéro de printemps 2016 de Midi-Pyrénées Patrimoine.

« En septembre 2014, six mois après son élection, le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc provoque la surprise en annonçant l'une de ses ambitions : briguer auprès de l'Unesco l'inscription de la ville au patrimoine mondial de l'humanité. Immédiatement lancé, le processus de candidature s'appuie d'emblée sur les sites toulousains ayant déjà reçu au cours des années précédentes l'onction de l'organisation internationale. C'est le cas de la basilique Saint-Sernin, monument majeur de la ville et chef-d'œuvre de l'architecture romane distingué par l'Unesco en 1998 dans le cadre de l'inscription des Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Dans les semaines qui suivent l'annonce politique, Joan Busquets, urbaniste espagnol que la nouvelle municipalité vient de confirmer dans sa mission de renouvellement urbain du centre ancien, est invité à proposer un aménagement des abords de la basilique. Pour la Ville, l'aspect et les usages de cet espace public ne répondent pas de manière satisfaisante aux impératifs de valorisation touristique et culturelle du monument.

Quelle ambition pour Saint-Sernin ?

En mars 2015, l'urbaniste révèle ses premières idées en quelques esquisses. Conformes à la démarche qu'il met en œuvre depuis cinq ans à Toulouse, elles consistent à intervenir sur les lieux de manière ciblée et ténue, par le recours au mobilier urbain et à la végétalisation. Le Barcelonais propose de planter quelques arbres, de matérialiser la localisation du cloître (détruit au début du xixe siècle) par un aménagement minéral ou paysager, d'ôter les grilles qui ceignent l'édifice, enfin de limiter aux riverains les aires de parking entre l'église et le lycée Saint-Sernin. Mais, pour certains, ce projet n'est nullement à la hauteur du site qu'il est censé mettre en valeur. La Société archéologique du Midi de la France, association regroupant historiens, historiens de l'art et archéologues, rédige, en mars 2015, une motion qu'elle adresse au maire de Toulouse. Elle le presse de « reprendre la réflexion sur un musée de l'œuvre [qui serait] à construire […] », autrement dit un édifice où pourraient être présentés l'histoire de la basilique et de l'ensemble monastique qui l'englobait, ainsi que les vestiges qui seront mis au jour à l'occasion des travaux d'aménagement. Car, par ailleurs, poursuit la Société, « il est du plus haut intérêt […] de faire précéder l'élaboration et l'adoption de tout projet urbain autour de cet édifice de fouilles archéologiques ». Par la bouche de son président, Daniel Cazes, l'association exhorte donc la municipalité à « mener un projet beaucoup plus ambitieux que celui présenté jusqu'à présent pour Saint-Sernin ». Un collectif, dénommé Sauvegarde de la place Saint-Sernin, emboîte le pas à la société savante, et lance sur Internet une pétition pour le projet d'un « Grand Saint-Sernin ». Elle a réuni à ce jour environ 3 000 signatures.

Des sondages pour une topographie

Les chercheurs qui ont travaillé sur la basilique et son histoire ont montré que l'église actuelle n'est que le dernier témoin monumental d'une puissante abbaye médiévale, dont les restes se trouvent désormais sous les places aménagées au xixe siècle autour du sanctuaire. Daniel Cazes en détaille les principaux éléments : « L'un des plus grands cloîtres romans ornés de sculptures d'Europe, où les marbres de la Tolosa antique et paléochrétienne ont été abondamment réutilisés, le palais abbatial et les autres édifices de l'abbaye, plusieurs cimetières à l'est et au sud, des hôpitaux au sud et à l'ouest dont il ne subsiste aujourd'hui qu'un bâtiment, l'actuel musée des Antiques. » Mais que reste-t-il réellement en sous-sol de ce complexe, après des siècles de transformation, de remplois et de destructions ? On ne le sait que partiellement. Consciente de ces enjeux et sans doute rendue prudente face à ce début de fronde, la Mairie de Toulouse demande au service régional de l'archéologie et de la connaissance (SRAC) d'autoriser des sondages ponctuels autour de l'église afin de préciser, sur l'ensemble du périmètre concerné par l'aménagement, où et à quelle profondeur se situe le niveau archéologique supérieur. Ce diagnostic anticipé doit permettre d'établir la topographie et la localisation des vestiges avant que l'équipe de Busquets n'aille plus loin dans l'élaboration de son projet.

« De juin à août 2015, 62 points de sondage sont fouillés, précise Sylvie Bach, ingénieur d'études au SRAC, dont les emplacements ont été définis avec le service archéologique métropolitain. » Au terme de leurs investigations, les archéologues, emmenés par le responsable du service archéologique métropolitain Pierre Pisani, ont découvert deux chapiteaux ornés et une pierre tombale du xiiie siècle. La mise au jour de murs de fondation confirme les hypothèses de disposition des bâtiments autour de la basilique, en particulier la localisation du cloître, accolé à la face nord de la basilique. Mais le responsable des fouilles n'a pas encore remis son rapport au SRAC que des conclusions antagonistes s'affrontent déjà. Pour Annette Laigneau, adjointe au maire chargée de l'urbanisme et de la candidature Unesco, « suite à ce diagnostic, nous savons qu'il n'existe plus rien du cloître et que la plupart des bâtiments ont disparu ». Pour Daniel Cazes et la Société archéologique du Midi de la France, « les vestiges, qui affleurent en plusieurs points, sont ceux d'un site archéologique majeur, comme on le sait d'ailleurs depuis plusieurs années avec les trouvailles faites lors des travaux d'excavation sous le musée Saint-Raymond ».

 Geler ou fouiller ?

Il revient au SRAC de décider s'il sera nécessaire de réaliser des fouilles plus approfondies, dites fouilles préventives, avant l'aménagement des abords de la basilique. « Au vu du rapport de synthèse des sondages, reçu en décembre 2015, explique Sylvie Bach, nous avons demandé à la mairie de nous faire parvenir le projet détaillé d'aménagement de la place Saint-Sernin. Nous devrons évaluer, sur la base de ces deux documents, si les travaux envisagés risquent d'endommager ou pas des vestiges. Si tel était le cas, le SRAC préconiserait des fouilles préventives dans les zones concernées. Nous pouvons aussi être amenés à demander des modifications du projet, afin que celui-ci n'affecte pas les couches archéologiques là où elles ont été localisées. » Pour la mairie, assume Annette Laigneau, les objectifs sont donc clairs : « Les services techniques municipaux travaillent actuellement avec Joan Busquets à concevoir un projet qui n'ait aucun impact sur les vestiges. Nous cherchons à éviter la phase des fouilles préventives, pour des raisons évidentes de coût, puisqu'elles sont entièrement à la charge de l'aménageur, en l'occurrence la Ville, et de délai, car l'aménagement de la place Saint-Sernin est prévu dans le cadre du mandat en cours. Naturellement, si les fouilles préventives s'avéraient nécessaires, nous les ferions. »

Les urbanistes sont donc actuellement penchés sur leurs ordinateurs afin de réussir à glisser le projet paysager entre les vestiges en sous-sol, en tenant compte par ailleurs d'autres contraintes liées à la présence des réseaux en souterrain (gaz, eau, eaux usées). « C'est tout à fait possible, assure Sylvie Bach. Le même cas de figure s'est présenté au cours de l'examen du projet d'aménagement de Joan Busquets pour le port Viguerie, ou quai de l'Exil-Républicain-Espagnol. La Ville de Toulouse a demandé un diagnostic archéologique anticipé, qui a révélé la présence de sépultures du xviie siècle, car on est situé tout près de l'hôpital de La Grave. Pour éviter les fouilles préventives, l'ensemble du projet sera rehaussé par un apport de terre, et les arbres seront plantés dans les trous de sondage, là où les investigations ont forcément détruit le substrat archéologique. » Annette Laigneau reprend cet argument lorsqu'elle évoque la solution sans fouilles préventives, qui permettrait, dit-elle, de « geler le site autour de Saint-Sernin. En ne fouillant pas, on préserve. » Mais peut-elle être entendue par les défenseurs des fouilles qui, comme Daniel Cazes, affirment qu' « un site archéologique ne se bétonne pas » ?

Aussi peu interventionniste soit-il, le projet d'aménagement de Joan Busquets devra donc connaître dans les mois à venir des affinements successifs, dans un jeu savant de compromis entre contraintes archéologiques explicitées par le SRAC et volonté d'embellissement des espaces publics. Même si le projet de « Grand Saint-Sernin » tel que le détaille la Société archéologique du Midi de la France sur son site Internet, comprenant un programme complet de fouilles des abords et la construction d'un musée de l'œuvre, n'est pas inscrit à l'agenda municipal, la Ville ne se montre pas hostile à l'ouverture d'un centre d'interprétation. Utile à l'accueil des visiteurs et des pèlerins, « il pourrait prendre place dans l'un des bâtiments que possède la mairie près de la basilique », suggère Annette Laigneau. « Le projet est à l'étude », affirme la maire adjointe, qui annonce également le lancement d'un atelier « Grand Saint-Sernin », que sont invités à rejoindre résidents riverains, commerçants et associations de quartier, ainsi que les spécialistes de la basilique. Une initiative qui ne suffira sans doute pas à satisfaire tous ceux qui rêvent d'un traitement digne d'un monument exceptionnel, à l'image de ce qui s'est fait au Mercat del Born à Barcelone où la transformation de l'ancien marché en centre culturel s'est accompagnée de la préservation de 8 000 mètres carrés de vestiges médiévaux laissés à la vue. »Dominique Crébassol

Pour en savoir plus

Sur le site de la Société archéologique du midi de la France 

Sur le site de la mairie de Toulouse

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