Le mot tolérance a pris une de ses acceptions actuelles au XVIIe siècle seulement. Avoir un état d'esprit ouvert à autrui, admettre des manières de penser et d'agir différentes des siennes est une invention récente. Avant l'édit de Nantes (1598), il était quasi inimaginable que plusieurs confessions partagent l'espace public, qu'un souverain accepte la diversité religieuse. Le mot intolérance fut d'usage et d'acception plus tardifs. Voltaire, Diderot, Rousseau l'utilisent dans le sens de « disposition à violenter, à persécuter ceux avec lesquels on diffère d'opinions », qui n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française que dans sa 6e édition, en 1835. L'histoire montre que la « disposition » existe avant la définition. Se pose alors la question de savoir si nous pouvons projeter ces notions sur des périodes plus anciennes, comme l'Antiquité, par exemple.
Dans le Languedoc des comtes de Toulouse, on emploie un autre terme, emprunté de l'espagnol, la convivencia, le « vivre ensemble ». Il renvoie au Moyen Âge et à la coexistence de trois religions, l'islam, le judaïsme et le christianisme, en Andalousie. Même si le concept a été largement critiqué par les historiens, il reflète un idéal vers lequel beaucoup d'entre nous, ici et ailleurs, voudrions tendre.
Or, l'histoire nous montre combien cette ambition a été fragile, que ce soit dans la Tolosa romaine de Saturnin ou dans le Midi médiéval, où Juifs et autres « hérétiques » ont payé le prix fort de leurs différences. Au xvie siècle, l'installation du protestantisme dans de nombreux territoires – du Béarn et de la Gascogne au Quercy et aux Cévennes – a ouvert de durables fractures religieuses dans le Midi. La reconquête catholique au siècle suivant, dont Toulouse a été le foyer le plus actif, s'est accompagnée de violences et de persécutions contre les minorités huguenotes. Des résonances se sont fait entendre jusque pendant la Révolution et même après.
Il n'empêche que, même à des moments d'extrême tension politique et confessionnelle, des individus et des groupes parviennent à éviter l'affrontement direct afin de préserver leurs communautés. Et, paradoxe, le parlement de Toulouse, bourreau de Calas en 1762, a pu anticiper l'édit de tolérance en validant des mariages protestants. Plus près de nous, au milieu de la nuit et du brouillard européen de la Seconde Guerre mondiale, des femmes, des hommes et des institutions bravent la loi et la force brutale pour sauver d'autres êtres humains et leur porter secours.
Ce dossier se veut à la fois lucide et optimiste. Nous pouvons vivre ensemble, comme l'imaginait Pierre Bayle à la fin du XVIIe siècle, vivre dans la même cité sans croire au même Dieu ou même vivre sans Dieu.
Jack Thomas,
professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université Toulouse-Jean Jaurès et membre de Framespa, UMR 5136, CNRS
