ÉDITIONS MIDI-PYRÉNÉENNES MIDI-PYRÉNÉES PATRIMOINE

Du 21 octobre 2017 au 20 janvier 2018

Les ténèbres des Lumières

musée des Beaux-Arts de Carcassonne, Aude |  

Jacques Gamelin,
Squelette assis sur une pierre tombale, eau-forte, musée des Beaux-Arts de Carcassonne

Quelle mouche a piqué Jacques Gamelin (1738-1803) de vouloir dessiner, graver et faire éditer à Toulouse en 1779 un traité d'anatomie, entreprise où il se ruina ? L'artiste carcassonnais espérait intéresser les médecins (mais ceux-ci jugèrent l'ouvrage trop peu technique) et surtout les artistes, obligés de connaître par cœur le corps humain par lequel s'expriment toutes les passions et qui, dans les exercices académiques, est gradué comme un thermomètre. Il y avait sans doute une lacune dans le marché de la librairie. Mais on tirait encore, trente ans après, les gravures d'après Bouchardon (L'Anatomie nécessaire à l'usage du dessin) ou les étranges planches d'anatomie de Gautier Dagoty, spectaculairement colorées.
Gamelin, revenu de son long séjour romain, avait hérité de son père marchand drapier. Il se lança dans cette spéculation en s'installant à Toulouse et en voyant grand et beau pour la réalisation. Les deux Atlas d'ostéologie et de myologie, comptant plus de 80 planches (avec des vignettes dans le texte), superbement tirées, ont nécessité de fortes sommes pour les préparations anatomiques, beaucoup de temps pour les dessins de Gamelin, aidé de deux graveurs. Le tirage était fixé à 2 000 exemplaires. Le résultat est déconcertant car, aux planches techniques, Gamelin a ajouté 16 compositions pour distraire le lecteur. Des leçons d'anatomie (hier et aujourd'hui) s'accompagnent de scènes de bataille, de savants disputant (à la manière de Rembrandt), du martyre de saint Barthélemy ou de sacri ces antiques… Le plus spectaculaire réside dans la représentation de squelettes inscrits dans la réalité de la vie. Ils jouent de la musique, dessinent, se hissent vers un livre, présentent un manuel d'anatomie, se lèvent au matin du Jugement ou, en nombre, rompent brutalement l'ordre d'une conversation de salon, d'une promenade, d'un théâtre. Une véritable danse macabre. On devine la leçon très chrétienne du memento mori. Ces images, puissantes dans leur concision (ainsi dans la planche où le squelette se lève dans sa tombe, répondant au cornet de la trompette), expriment, comme dans le roman gothique, la part des ténèbres des Lumières, bien avant Goya. (Article publié dans Le Patrimoine, n° 50.)

« Jacques Gamelin. Le recueil d'ostéologie et de myologie », jusqu'au 20 janvier, musée des Beaux-Arts de Carcassonne, entrée square Gambetta, Carcassonne, Aude.